Départ à la retraite de Michel Sommer

Michel Sommer a œuvré pendant 23 ans en tant qu’enseignant et coordinateur de programmes au Centre de formation du Bienenberg. Lors de la fête de clôture des programmes 2026, nous avons pu exprimer toute notre reconnaissance pour ces années passées et la joie des collaborations futures. Nous lui laissons volontiers la parole pour répondre à quelques questions !

23 années d’enseignement : qu’est-ce que ce temps t’a appris que ni les livres ni les programmes ne pouvaient t’enseigner ?

Ce temps dans l’enseignement théologique m’a appris deux choses. (1) Il vaut mieux enseigner en tenant compte de qui l’on est, de sa personne et de sa personnalité. Copier tel ou tel ne fonctionne pas et est épuisant. Comme le forgeron devient forgeron en forgeant, c’est en enseignant que l’on devient enseignant. (2) Au-delà des modes d’enseignement, au-delà des techniques pédagogiques, l’objectif de l’enseignement théologique ne doit pas être perdu de vue : contribuer à la formation de disciples de Jésus-Christ, dans toute leur vie et par leur contribution à l’Église en mission.

Qu’est-ce qui t’a porté ? Qu’est-ce qui t’a parfois épuisé ? Qu’est-ce qui t’a transformé ?

J’aime la Bible comme le « Bon Livre » de l’Église, comme disaient les esclaves noirs devenus chrétiens ; j’aime les Écritures dans leur simplicité et leur complexité, dans leurs détails et dans leur récit global. Il me semble que cet attachement aux Écritures m’a donné envie d’en partager la saveur, les aspérités, une juste compréhension et a donc porté ce que j’ai essayé d’apporter.

Ce qui m’a aussi porté, c’est l’intérêt et la motivation des participants à nos formations, en particulier à FBSE. J’ai souvent dit combien c’est un privilège d’enseigner dans un tel contexte : des personnes hyper-motivées, hyper-intéressées, qui donnent de leur temps, de leur argent pour se former théologiquement ! C’est le rêve réalisé pour tout enseignant.

J’ai mis du temps à me sentir à l’aise dans la posture d’enseignant au Bienenberg. Ce n’est qu’après cinq années que j’ai pu me dire à la fin d’un WE FBSE : cette fois, il me semble que j’ai réussi à enseigner comme je le souhaite, d’une manière qui me correspond et qui permet une transmission et une réelle appropriation.

La confiance que l’on m’a faite m’a transformé. D’abord en faisant appel à moi pour ce rôle d’enseignant, puis en me permettant d’apporter ma touche dans le choix de thèmes au fil du temps (la formation à la spiritualité chrétienne, « Bible en live »…), enfin en discernant certains dons.  

Enseignement

Si tu devais résumer l'enseignement de la théologie en une image ou une métaphore, laquelle choisirais-tu et qu’en dirais-tu ?

Je choisis l’image du puzzle. La théologie comme puzzle, d’abord au sens d’énigme, qui mobilise des facultés de réflexion, de recul, de mise en relation voire d’étonnement. Enseigner la théologie contribuerait à faire prendre conscience que la foi est plus complexe qu’on ne le croit parfois ; mais ce serait aussi montrer que la foi est porteuse d’une cohérence, même si elle nous échappe en partie.

Puis le puzzle au sens du jeu et de pièces à assembler pour former une image complète finalement. Cela implique que l’enseignement de la théologie procède par petites touches, en repérant la bonne pièce, en l’examinant, en la plaçant au bon endroit, en la reliant aux thèmes connexes, en vue de la grande image en construction. Cela implique aussi du temps, de la patience… Cela implique enfin que, jusqu’au jour où nous serons vus face à face, l’image restera toujours incomplète.

En regardant tes débuts et ton parcours aujourd’hui, quelle est la question théologique qui t’a le plus accompagné — et comment ta réponse a-t-elle évolué avec le temps ?

Je pense que la question de l’interprétation des textes bibliques a le plus accompagné ce parcours. D’abord par le fait que, avec Denis Kennel, nous avons enseigné théoriquement et pratiquement ce cours sur une vingtaine d’année. Sans nous lasser je crois ! Nous prévoyons même en faire un petit livre. Et puis, lors de la formation Points chauds puis Points chauds œcuméniques, il était fascinant de voir comment chaque position se réfère à la Bible globalement et en détail, pour arriver à des conclusions différentes, sur la prédestination, les dons de l’Esprit, le ministère pastoral par des femmes, Israël, le baptême des enfants ou des adultes… Cette question de l’interprétation joue aussi bien sûr un rôle clé dans la prédication, et j’ai souvent plaidé pour des prédications solidement fondées sur les textes bibliques. Enfin, un cours donné plus récemment sur l’interprétation communautaire de la Bible a été comme la cerise sur le gâteau.

Ce qui m’est apparu progressivement avec davantage de netteté, c’est notre difficulté à tous à laisser les Écritures parler contre nous, contre soi. Certes, les Écritures sont un rôle de consolation au sens large très important, nécessaire, bienvenu. Mais elles ne sont pas là que pour nous caresser dans le sens du poil ! Elles sont aussi un poil à gratter, ce qui est moins agréable j’en conviens. Une de leurs fonctions est de critiquer l’Église et chacun de nous ; or nos interprétations peuvent être arrangeantes et peuvent donc ne pas nous déranger… Comment accepter que les Écritures parlent contre nous, contre soi ?

Y a-t-il une rencontre avec un étudiant ou une étudiante qui a marqué durablement ta manière d’enseigner ou de comprendre ta vocation ?

Je pense à un entretien avec un étudiant en 3e année de FBSE à l’époque du Covid. De mémoire, il pouvait dire les cours suivis en présentiel au Bienenberg deux ans auparavant, mais ne se souvenait plus des cours suivis en distanciel tout récemment ! Comme si la mémoire d’une formation passe par le corps, la présence physique dans un lieu donné, l’interaction relationnelle concrète avec les enseignants et les autres participants.

J’en déduis ceci : même si, en cas de distance géographique trop grande, des formations en ligne ont leur utilité, la formation (théologique) en « présence réelle » est nettement préférable. Et puis, dans la bonne tradition du Bienenberg, nous accordons une vraie importance aux à-côtés de la formation proprement dite : les pauses, les repas partagés, les fins de soirée au restaurant, tout un écosystème relationnel formateur.  

Quel héritage espères-tu avoir transmis aux étudiant-e-s — non seulement en matière de connaissances, mais aussi de posture face aux grandes questions de l’existence ?

Je réponds par l’expression : une humble confiance, titre d’un livre en anglais de Benno van den Toren[1]. Humble confiance dans le Dieu de Jésus à l’heure du pluralisme et du relativisme ; humble confiance dans les Écritures comme référence déterminante pour la foi, la vie, une vision du monde ; humble confiance dans la non-violence comme expression concrète de l’amour sans limite auquel Dieu appelle son Église ; humble confiance dans la valeur de la tradition professante de l’Église ; humble confiance dans la providence de Dieu face aux drames, à la déshumanisation, à la mort ; humble confiance dans le Royaume d’amour, de paix, de justice et de joie et son avènement.

Ton attachement aux Églises mennonites et à la prise de décision par consensus a marqué ta pédagogie. Qu’est-ce que cette pratique communautaire t’a appris sur la manière de vivre la foi et de la penser ensemble ?

Je réponds par quelques expressions-clés, en vrac : se mettre d’accord sur un processus de décision  - exprimer son avis – exprimer son avis de telle sorte qu’il soit entendable par l’autre - écouter celui des autres - laisser reposer -  prier – gagner en liberté intérieure et en lâcher-prise - sonder les Écritures - être prêts à se laisser critiquer par les Écritures - prendre en compte la tradition - écouter les minorités - encourager les minorités à ne pas se victimiser - se mettre dans la peau de l’autre - mettre un peu de mou dans les positions figées - affiner ses convictions - tenir bon dans ses convictions même si ça coûte - comparer ses bonnes pratiques aux bonnes pratiques des autres (et pas à leurs mauvaises pratiques) - rechercher les points de convergences sans minimiser les divergences…  ni l’inverse !

Tu es connu pour connaître le prénom de chaque étudiant. Pourquoi était-ce important pour toi, et qu’est-ce que cela dit de ta compréhension de l’enseignement ?

Le nom, c’est la personne. Et chaque personne est importante. Alors nommer par le prénom exprime un intérêt et un respect de la personne. Je pense donc que l’enseignement passe par une attention à chaque personne. J’en déduis ceci : les formations ne doivent pas rassembler des centaines de personnes, ce qui vaut aussi pour les Églises… Small is beautiful !

Avenir

Si tu devais formuler un souhait, ou une bénédiction, pour celles et ceux qui continueront à enseigner et à étudier la théologie après toi, lequel serait-il ?

Continuer à mettre le Jésus des évangiles au centre de la théologie, de l’enseignement, de l’apprentissage, de l’Église, de la vie quotidienne à sa suite, et garder la passion pour lui.

En arrivant au terme de ce long parcours, à qui ou à quoi as-tu envie de dire merci aujourd’hui ?

Merci aux personnes qui m’ont fait confiance et encouragé, qui ont soutenu et soutiennent financièrement le Bienenberg, à Ruth et à nos enfants pour la patience et le pardon, à Dieu qui veut bien de nous pour contribuer à son royaume…

Comment pouvons-nous prier pour toi aujourd’hui ?

Prier pour que je garde la foi. Merci !

La marche et la lenteur ont une place importante dans ta vie. Comment aimerais-tu habiter le temps qui vient, maintenant que l’enseignement institutionnel s’achève ?

Avec Ruth, nous avons pratiqué la marche itinérante pour ralentir notre vie parfois très remplie et rapide, comme

une sorte de contre-poids ; avec la retraite et les moindres charges, peut-être puis-je du coup accélérer dans tel ou tel domaine… !

Plus sérieusement, je voudrais faire davantage de sport, prendre des cours de chants, apprendre l’italien, être davantage disponible pour notre petite-fille, faire du bénévolat dans le domaine du travail social, traduire des livres, écrire peut-être, prêcher et enseigner, bien vieillir si possible, penser à la mort, espérer contre toute espérance…

[1] Benno van den Toren, Humble Confidence – A Model for Interfaith Apologetics, IVP, Downers Grove, 2022.